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Evenos, navire de pierres Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

EVENOS, NAVIRE DE PIERRES

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Les villages typiques du Var ne vivent pas qu’en été. Evenos, oppidum perché du XIè s., domine les gorges d’Ollioules et attire toujours les promeneurs. Un château qui tombe en ruine, 9 habitants à l’année et un seul bar, et pourtant, on y fait des rencontres par un dimanche de Janvier gris et froid.

Des voitures. Etonnant à cette saison où le froid pique sous un ciel maussade. On lève la tête vers l’enceinte du village et les restes du château féodal. Le disque du soleil se glisse derrière les nuages brumeux. Passe un groupe d’une douzaine de randonneurs aux cheveux gris, tout guillerets, bâton et chaussures de marche. Ils descendent le chemin de la Venette qui rejoint les gorges en contrebas. « Evenos ? C’est maintenant qu’on l’aime ! ». Au fond, un bruit de torrent, mais ce n’est pas la rivière de la Reppe. Juste le flot de voitures en balade du dimanche qui donne illusion.

 

Le fort de Pipaudon (1893) culmine à l’ouest et forme une grosse masse endormie. Interdit au public, il n’en est que plus mystérieux. Devant la table d’orientation, les yeux balaient du nord au sud, les gorges du Destel, le Mont Caume, le Broussan ; à l’ouest, le plateau Desquile, la barre verticale des Aiguilles, chère aux grimpeurs mains nues, la Sainte Baume, juste blanchie de neige. Au loin, le bec de l’Aigle de La Ciotat ; plus près, les Grès de Ste Anne, ou « Tortues », mamelons calcaires sculptés par le temps. Puis les carrières, le Gros Cerveau, et enfin, la mer argentée, entre la pointe du Gaou et l’île des Embiez.
Un homme s’exclame : « Oh, les amandiers sont déjà en fleurs ! ». Sanaryen, il raconte Evenos avec passion, érudit et poète. « Je connais les grottes du Destel, grâce à un ami paléontologue : tous les ossements et objets trouvés sont au Musée de Toulon. Il y a même une rivière souterraine d’eau salée… Vous avez vu les 115 impacts de boulets dans les murs d’enceinte ? On en a retrouvé dans les champs, en pierre et en fer. ». Il poursuit, mélancolique : « C’est dommage que le château se délabre. Les propriétaires n’ont pas voulu le classer Monument Historique pour en garder la jouissance». Pointant du doigt une large percée qui file au pied du fort : « Lui, c’était mon chemin. Ils ont fait passer un bulldozer qui l’a massacré. Les buissons repoussent mais avant, aux beaux jours, on était noyé dans les genêts doux et piquants. Le sentier plongeait soudain et vous tombiez sur une explosion de couleurs : la saignée rouge d’une ancienne carrière, mêlée aux pierres noires, au jaune des genêts, au rose des valérianes, aux pins verts sous le ciel azur… ». Louis ramène le soleil, pâle et froid.
A l’entrée du village, une grande bâtisse : unique gîte rural aux volets fermés face aux grandes marches des carrières de la Matelotte, escalier de géant qui mange la colline. Les ruelles sont étroites, les maisons en pierre de lave, fermées pour la plupart. Evenos compte fièrement 9 habitants à l’année, le double en été.

Cris et éboulements
La terrasse du bar de la Voûte sent l’hiver : tables blanches en fer et chaises mouillées, flaques au sol. Les oies, (figures locales) « gueulent », arpentent la terrasse, fières, cou tendu, poitrine en avant. « Tous les mâles s’appellent Magret et les filles Bine », plaisante Léo, le fils cuisinier, sur le pas de la porte. L’enseigne est claire : « On mange, on boit ». Alors, on rentre se réchauffer. Dedans, juste une petite salle en pierres apparentes, une cheminée bardée de fers à cheval, le bar en bois, une seule grande table où tout le monde s’assemble près du feu, comme dans les auberges de montagne. Odeurs de daube. « Premiers clients de l’année à midi ! », clame Léo, un brin moqueur. Il donne le ton du lieu où l’on ne s’angoisse de rien, même pas d’une saison qui démarre le 12 janvier. Où l’on mange avec les mains lors des repas médiévaux. Où l’on rêve lors des soirées Contes. Suzy, la mère et maîtresse des lieux, frêle et énergique, offre un café avant de sortir sur le chemin de la Ronde.
Serré le long du château et des pentes escarpées , il mène à la proue de ce navire de pierres, face à la rade de Toulon embrumée. Le Broussan au nord a un goût de Corse : chênes, rocailles, arbustes. Bâti sur une coulée de lave, le château épouse incroyablement le rocher. Les arêtes élancées des parois encore intactes filent dans le ciel. « Ah, ils n’ont pas de quoi pavoiser, les maçons d’aujourd’hui », dit Suzy. Elle montre les blocs lourds, encastrés depuis 10 siècles. Mais aussi ceux qui s’écroulent et mettent en danger promeneurs et habitants. « Le propriétaire s’en fiche, la municipalité aussi. Pas nous ! ».
Un couple de Toulon et 2 enfants emmitouflés descendent la ruelle. « On vient prendre un bol d’air et on passe toujours par Evenos. Les petits jouent au roi ! ».

La nuit tombe après quelques heures au bar à refaire le monde. Les ruelles sont désertes. La lumière des lanternes caresse les murs. Reste quelques lampions de Noël et le frisson de rencontrer Gaspard de Besse, brigand joli cœur. Ou l’un des premiers hommes, pourquoi pas…
auteur: Catherine Brachet

 
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